L’expérience interculturelle en question


16 novembre 2016

L’interculturalité en question

Discussion ouverte animée par Dr. Jean-Baptiste Cossoul, psychiatre.
 

 

Jean-Baptiste Cossoul, médecin psychiatre détaché par le Consulat Général de France à Pondichery a animé une discussion sur l’adaptation en Inde, et les effets du choc culturel.

Volontaires, mais aussi français résidents en Inde depuis des années ont pu échanger leurs réflexions, leurs ressentis sur les différentes manières de vivre et de s’intégrer au sein de la culture indienne. Parmi les différents sujets autour desquels la conversation a évolué on a pu retenir quelques phrases qui mettent en perspective le processus d’adaptation dans un contexte culturel nouveau.

« La contrainte permet de s’intégrer »

Il est courant que les volontaires échangent leurs histoires de trajet dans les bus indiens, souvent très pleins, où on se retrouve dans une étroite promiscuité plutôt étouffante. Moment difficile pour les occidentaux, mais qui semble tout à fait normal pour les gens qui s’entassent quotidiennement dans les bus. Les volontaires s’accordent à dire qu’après un certain temps, même si ce n’est pas la plus plaisante des expériences, on finit par s’habituer à être compressé au milieu d’une foule d’inconnu. Si le choix existait, si la possibilité avait été donnée de voyager dans des bus moins pleins, il ya fort à parier que les volontaires auraient choisi l’espace et le confort, plus proche de leurs habitudes. Mais c’est seulement parce qu’il n’y avait pas de choix que peu à peu, ils ont appris à ne plus ressentir la promiscuité comme dans nos cultures d’origine, mais à partager avec leurs compagnons de voyage la même nonchalance, le même détachement, ils ont donc appris à être autrement. La contrainte nous permet de nous intégrer, de changer un ressenti, pour s’adapter et se rapprocher du ressenti de ceux qui nous entourent.

« Ménager des lieux d’égoïsme »

L’engagement procède d’abord d’un choix personnel, d’une envie particulière, d’un constat très subjectif. Un choix de se mettre au service des autres, mais un choix individuel que l’on fait d’abord pour soi. Une fois sur le terrain, plongé dans une culture inconnue, il peut être un peu compliqué de trouver des activités qui nous correspondent vraiment. Mais alors, il est encore plus difficile de s’ouvrir aux autres, de comprendre un mode de vie différent si on n’est pas satisfait du sien. Il s’agit alors de se faire du bien, d’identifier les moments et les activités réalisables dans ce nouveau contexte, qui apportent un certain confort personnel. La rencontre et l’adaptation ne sont alors possibles que si l’on a auparavant pris soin de créer pour soi des moments de confort, d’harmonie avec soi-même, qui seront le socle qui permettra de s’ouvrir à la différence.

« Des loyautés qui nous libèrent »

Pour certains volontaires, la religion n’occupe pas une place prioritaire dans leur vie. En Inde, où la pratique religieuse organise nombre d’aspects de la vie quotidienne, la question de l’identité religieuse est souvent posée. Au fur et à mesure de la discussion, on en vient à réaliser que l’appartenance à la société judéo-chrétienne, même si elle n’est pas consciente, fait partie de notre identité. De là, se présenter comme chrétien, sans forcément être investi dans les pratiques religieuses, permet d’expliquer plus simplement une origine culturelle qui nous est propre, et d’être reconnu par nos hôtes comme appartenant à un groupe identifiable, plutôt que de revendiquer une pratique religieuse spécifique.

« La curiosité est déjà une adaptation à moitié accomplie »

Dans leur travail de terrain, certaines volontaires sont amenées à passer du temps dans les villages reculés dans la campagne Tamoule. Malgré toutes les préparations possibles, la barrière de la langue est toujours là, et avec elle la frustration de ne pas pouvoir vraiment parler, pouvoir comprendre. Comprendre les potins du village, les péripéties du groupe d’enfants qui va jouer dans les champs, les récits des grands-mères de certaines femmes, toutes ces histoires, ces détails qui pourtant constituent la particularité d’un lieu de vie, l’identité d’un groupe, et donc un accès sur la culture au sens plus large. Afin d’être acceptées plus facilement, les volontaires ont passé de beaux Sarees, mais souvent à leur arrivée, on les questionne sur l’absence de colliers, de boucles d’oreilles, d’anneaux aux pieds. Une foule de questions qui peut sembler un peu intense, mais qui surtout, à cause de la barrière de la langue, engendre davantage de frustration du fait de ne pas pouvoir y répondre. Pourtant, s’il y a d’un côté une envie de poser tant de questions, et de l’autre une frustration de ne pas pouvoir y répondre, il y a des deux parties un élan et un engagement, une sollicitation et une réaction qui vont vers la découverte de l’autre, vers une relation d’échange et de proximité, conditions nécessaires à l’adaptation dans un groupe, ou dans une culture.

"Le signe n’attend pas silencieusement la venue de celui qui peut le reconnaitre, il ne se constitue jamais que par un acte de connaissance" Michel Foucault

Vivre en Inde, c’est être balloté dans un ensemble de signes que l’on ne comprend pas. On apprend d’abord à apprendre, puis on apprend à ne pas comprendre. Pourtant, au bout d’un certain temps, l’esprit parvient à discerner des tendances, des comportements répétitifs, il décrypte des usages. Au bout de quelques mois, les volontaires étaient d’accord pour dire qu’on réalise que la famille a une importance beaucoup plus centrale dans la vie quotidienne qu’en France. Le milieu social de la famille, sa caste, sa religion, va déterminer en partie la vie de ses membres, et ses relations avec les autres membres de la société. Lors d’une première rencontre, on va donc « catégoriser » quelqu’un en fonction de la famille, et donc la caste et la religion dont il est issu. Le marqueur social s’est cristallisé en Inde autour de la famille, alors qu’au cours de la discussion, on se rend compte qu’en France, le même marqueur social est positionné dans le niveau de langage, souvent révélateur du niveau d’études et donc de la classe sociale. En Inde, le même marqueur social qui accomplit les même fonctions de coercition et de segmentation sociale est donc situé plus vers l’intérieur (intimité du cercle familial, système de valeur et de croyance) et joue en France à l’extérieur (parcours éducatif, perspectives professionnelles).

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